La barbe est-elle un masque ?

Préadolescent à la pilosité hésitante, j’étais déjà friand, quoique sans discernement, de lectures psy. Il m’avait suffi alors d’une interprétation unique trouvée au hasard d’un article pour affirmer à mon père que sa barbe était un attribut de timide. Cela relevait d’un tel bon sens : ils sont si peu à en porter et elle cache le visage. C’est un masque.

Depuis ma barbe a poussé. Elle me couvre en effet le bas du visage mais, à bien y regarder, guère plus que ce qu’à l’opposé la calvitie ne dévoile…

Qui prétendrait, en ce qui concerne le haut du visage, que garder ses cheveux indique une volonté manifeste de dissimulation ? Même aux plus belles heures de la phrénologie – l’ancêtre dont la psychologie a honte – personne n’aurait osé.

Non, pas plus que la barbe, la chevelure ne prétend cacher quoi que ce soit. L’absence de pilosité en quelqu’endroit du crâne est même un outil de sinistre mémoire utilisé pour indifférencier des prisonniers, et de nos jours les figurants des films de science-fiction.

Mais revenons au bas du visage. Qu’y aurait-il là à cacher chez le barbu ? Si l’on en croit la tradition de la commedia dell’arte, pas grand-chose.

Les masques de ces artistes de rue avaient certes pour but de ne pas entraver la voix ni la prononciation, mais surtout, pour eux, l’essentiel des caractères de notre personnalité se lisait entre le front et la bouche.

Selon ce principe, les masques définissant les personnages se centraient sur les yeux, englobant le front, le nez, les pommettes et s’arrêtaient à la lèvre supérieure. Il n’y avait donc rien à montrer ni à cacher plus bas pour préciser le caractère.

Alors, la barbe, un masque ? Retournons la question, si vous le voulez bien. Voyons quels liens peuvent exister entre le fait de se raser et la volonté de dissimulation. Car après tout, le porteur de barbe assume ce que sa nature lui dicte. A ce titre, lui ne dissimule pas.

Quelles peuvent dès lors être les motivations des hommes qui se rasent ? Certains ont été dotés d’une barbe clairsemée que, jugeant inesthétique, ils préfèrent soustraire aux regards. D’autres commencent à se raser dès l’apparition dans leur barbe de poils blancs qu’ils ne veulent montrer.

La mode n’a pas toujours été aux mentons lisses et pourrait bien changer. Quoiqu’il en soit le barbu serait sur ce chapitre moins un dissimulateur qu’un homme libre quand celui qui se rase serait dans la conformité et de ce fait relèverait plutôt du domaine de la névrose.

Cette pression sociale est telle qu’il m’est arrivé d’entendre en plusieurs occasions un étonnant discours comparant la pénibilité des menstrues des femmes à l’obligation de se raser. Curieuse juxtaposition entre une contrainte naturelle subie et une volonté de se conformer à une mode.

Il s’y exprime cependant une réelle pénibilité que s’infligent quotidiennement les hommes qui cumulent épiderme fragile et poil dru. Les amazones, pour nier leur féminité, avaient un geste plus définitif. Pour douloureuse qu’elle puisse être sur le coup, l’ablation d’un sein n’était pas à renouveler chaque matin.

En miroir de l’amazone, l’homme qui se rase exprimerait-il une difficulté à être un mâle adulte aux yeux du monde ? Un menton sans poil nous parle de l’enfance, il nous parle du féminin. Quelle virilité, quelle maturité l’homme sans barbe veut-il cacher et se cacher ?

Pour certains thérapeutes, l’existence de problèmes ophtalmiques ou auditifs parle de quelque chose qu’on ne veut pas voir ou qu’on ne veut pas entendre. Leur assurance leur procure certainement un confort. Pour ma part, c’est à ce type de confort que je renonce en refusant d’avoir la certitude que l’homme barbu porte un masque ou que rasé, il cache quelque chose.

Christophe RAMOND