Quand l’intuition d’une artiste tend vers l’art-thérapie

Il y a vingt ans, le peintre Gérard Garouste créait La Source, une association à destination des enfants défavorisés et de leurs familles, qui associe art, action sociale et éducation. Destinée au départ aux populations rurales du lieu de résidence de l’artiste, l’organisme a aujourd’hui essaimé et, entre autres activités, propose aux enfants de six à douze ans de travailler avec des artistes. Certains plasticiens apportent ainsi un projet précis sur lequel ils mettent les enfants au travail, d’autres proposent l’apprentissage d’une technique ou d’un style, telle la gravure ou la bande dessinée.

La plasticienne Alexandra Loewe, impliquée dans ce projet, a travaillé successivement avec deux groupes d’une douzaine d’enfants, l’un au domaine de Villarceaux (Val d’Oise), l’autre au Centquatre (Paris 19°) au rythme de quatre heures par jour pendant cinq jours. Sa démarche originale entre en résonance avec une certaine conception de l’art-thérapie.

La démarche

Dans un premier temps, l’artiste propose aux enfants de déposer l’empreinte en peinture noire de leur main dominante (droite pour les droitiers, gauche pour les gauchers). En dessous de cette empreinte, il leur est demandé de répondre par écrit à un questionnaire parlant d’eux.

Ils s’intéressent ensuite à l’autre main, dont ils déposent également l’empreinte, cette fois dans la couleur de leur choix. En dessous, ils répondent à nouveau au questionnaire, mais cette fois au nom du personnage imaginaire qu’ils voudraient être.

Cet autre étant nommé et défini, il leur est proposé de réfléchir à ce que serait sa maison. Au cours d’une déambulation accompagnée par la lecture de contes, chacun dessine ce à quoi ressemble l’habitat de son personnage imaginaire.

L’étape suivante consiste pour chacun à construire en volume sa maison en s’inspirant des dessins réalisés précédemment.

Toutes ces maisons sont ensuite rassemblées en une ville, avec rue, place, véhicules et tout autre accessoire que les enfants jugeront nécessaire à la vie urbaine.

Enfin, il est proposé à chacun de raconter à quoi ressemble la vie du personnage imaginaire dans cette ville en tenant compte de l’environnement et du voisinage. Ce récit est enregistré.

Alexandra, comment vous est venue l’idée de proposer cette démarche ?

Le principe de La Source est de s’adresser aux enfants en difficulté afin qu’ils retrouvent une confiance en eux et une réelle estime d’eux-mêmes au travers d’un travail plastique. Certains vivent dans des environnements difficiles où le cadre intime, le foyer n’est pas forcément lieu d’hospitalité et de confort. C’est pourquoi j’ai pensé que construire sa propre maison était une belle approche de construction de son être.

Je me suis souvenue que dans mon travail personnel autour du conte « Once Upon A Time », le thème de la maison, du foyer était récurrent. Je suis donc partie de là pour les inviter à entrer dans mon processus créatif, sur le thème : « Once Upon A Time : my inner-house ».

Si le questionnaire associé à la main dominante me permet de les connaître un peu, l’intérêt est porté sur l’autre main, la main plutôt rêveuse, paresseuse et créatrice. C’est la main qu’on ne sollicite pas mais c’est celle dont je voulais partir. Je leur ai demandé qu’ils se mettent dans la peau d’un personnage, celui qu’ils voulaient mais ce qui m’intéressait c’était qu’ils l’inventent.

Cela leur a-t-il été difficile ?

Les enfants se sont beaucoup influencés les uns les autres. Au Centquatre, des garçons ont choisi des personnages de jeux vidéo. A Villarceaux, une fille ayant choisi Lady Gaga, ça a donné l’idée aux autres, et voilà pourquoi je me suis retrouvée avec le quartier des stars. Peut-être que ces stars, finalement sont les contes de fées contemporains.

En tous cas, ce n’était que le point de départ. Après, de manière concrète, ils ont vraiment créé leurs propres maisons. C’était juste un prétexte pour les amener à parler d’eux-mêmes. Il est vrai que ce qu’on est, on l’est aussi par ce qu’on aime, au travers de ce qu’on aime. C’est une manière de se définir.

Un garçon est vraiment sorti du lot et a construit la maison « R. Lana ». Lui était la lettre R, qui rêverait de pouvoir manger parce que les lettres ne mangent pas. C’est très cohérent mais en même temps on est encore dans ce désir d’être quelque chose entre le monde de la logique et le monde du rêve.

Comment avez-vous abordé la construction des maisons ?

C’était très intéressant pour moi de les amener de leurs croquis d’intention vers la matérialisation en trois dimensions, de voir comment ça prend forme. À la base nous avons utilisé des cartons récupérés au supermarché.

Au niveau du processus de fabrication, je leur ai demandé d’emballer les maisons avec du ruban adhésif à la manière des bandelettes qui protègent les momies, un petit clin d’œil à Christo. J’avais cette idée d’emballage afin de donner une uniformité visuelle à toutes ces maisons qui allaient s’intégrer à la construction de la ville.

Une fois le volume fait, je les ai invités à prendre des markers indélébiles et à créer des ornementations, un rythme, une graphie, pour habiller ces maisons, en revenant au dessin pour une approche des arts décoratifs.

Et nous en arrivons à la ville.

Elle s’appelle Sourceville à Villarceaux et Centquatreville à Paris. L’objectif était de créer des places, une route, des monuments si possible, mais aussi des accessoires par rapport à cette ville. La première semaine, ils ont plus fait des carrosses, des chevaux, la deuxième semaine ils ont plus fait des voitures, un vaisseau spatial, donc c’était une autre dynamique.

Dans l’ensemble, j’ai trouvé les enfants de Villarceaux peut-être plus créatifs. J’y ai eu plus de monuments, c’était plus riche, il faut dire que l’éducateur qui était présent, m’a beaucoup aidé dans la dynamique de construction, il avait vraiment l’habitude de travailler avec les enfants.

Votre pratique a-t-elle été différente entre Villarceaux et le Centquatre ?

À Villarceaux il y a un parc et nous nous sommes déplacés sous les arbres pour l’étape du dessin de la maison avec lecture de contes. Au Centquatre on s’est contenté de se déplacer dans le bâtiment. En revanche, au Centquatre, j’ai pu faire le choix pour les empreintes de n’utiliser que les couleurs primaires afin de revenir aux fondamentaux de manière symbolique. A Villarceaux, les enfants avaient accès à plus de matériel et il ne m’a pas paru cohérent de le leur interdire.

Dans la pratique, l’équipe de Villarceaux a vraiment l’habitude de travailler avec des enfants tout au long de l’année. Je pensais par exemple que l’utilisation de certains outils tels que le cutter pouvait être dangereuse pour les enfants. En fait, à partir du moment où l’on montre à un enfant comment il faut faire pour ne pas se faire mal, on reste vigilant et ça se passe bien. Ce qui fait que la semaine suivante à Paris, j’avais vraiment confiance, par rapport à l’utilisation de cet outil en tout cas.

Avez-vous eu des surprises, des réactions inattendues ?

Oui, il y a eu cette petite fille ambidextre qui ne pouvait pas décider d’une main dominante. Je lui ai demandé ce qu’elle pouvait proposer, et elle a choisi de faire les deux mains en couleur.

Une autre a fait les deux empreintes en noir. En fait son personnage imaginaire était un loup-garou, et au lieu de faire une empreinte de main, elle a positionné ses doigts de manière à faire la trace d’une patte de chien. Son personnage habite d’ailleurs une maison-chien. Un peu plus tard pendant l’atelier, je l’entendis dire à un autre enfant : « Les parents, quand ils sont bourrés, le mieux c’est d’aller les coucher ». J’ai pensé alors que son personnage inventé existait vraiment pour elle, qu’il la protégeait. Le chien peut représenter un animal fidèle autant qu’agressif ou protecteur.

Il est évident que ces enfants je ne les ai absolument pas bloqués, à partir du moment où ils ont une réponse, qu’elle est logique, qu’elle correspond à leur identité, moi ça m’allait complètement. C’étaient mes exceptions, les deux à Villarceaux.

Y a-t-il eu des points négatifs ?

À Villarceaux, on sentait une grande expérience, alors qu’au Centquatre, c’était un peu plus difficile. Par exemple, étaient inscrits des enfants qui devaient partir en vacances et qui n’ont été là que deux jours, or j’avais vraiment besoin d’enfants qui soient là tous les jours.

J’ai également trouvé qu’ils manquaient de patience, c’est-à-dire qu’il a fallu que je les pousse au maximum pour qu’ils aillent dans les détails

Mais mon plus grand regret est, faute de temps, d’avoir dû supprimer une étape que j’avais prévue : qu’ils dessinent le plan intérieur de leur maison. donc mon seul regret c’est le manque de temps.

Quel sens donniez-vous à cette étape que vous n’avez pas faite ?

Pour moi il s’agissait de plonger un petit peu plus profondément dans l’intimité. Mais même si je regrette de ne pas l’avoir fait, in fine c’était le travail de groupe, la construction de la ville qui était l’étape la plus importante.

Il me semblait juste que ce petit être qu’est l’enfant perçoive cette petite chose qui émane de lui, qu’elle puisse grandir et trouver une interaction avec un groupe. Dans la vie c’est vraiment vers ça que l’on tend : on nous apprend à nous développer, mais après on nous lâche dans la nature et il faut interagir avec l’environnement donc avec l’autre.

Vous visiez à terme un effet de socialisation ?

Ça n’était pas simple pour tous. Quelques enfants, par exemple, critiquaient ce que faisaient les autres. J’ai dû rappeler qu’on n’était pas là pour critiquer, qu’il s’agissait de construire quelque chose ensemble.

J’ai également souligné que je n’étais pas non plus là pour les noter, que je n’étais pas leur prof, que dans l’atelier, on était là pour se faire plaisir et finaliser un projet ensemble.

En gardez-vous des souvenirs marquants ?

Ce qui m’a fait terriblement plaisir, c’est leur désir de faire. Au Centquatre, par exemple, le quatorze juillet tombait pendant la semaine, ce qui voulait dire quatre heures de moins pour le projet. Je leur ai donc proposé, pour ceux qui le souhaitaient, de me rejoindre à l’atelier juste après le repas, de manière à utiliser l’heure de récréation. Ils ont tous accepté et c’était un vrai bonheur de les voir courir de la cantine vers l’atelier.

Les plus petits sont extrêmement spontanés et frais et c’est une petite main qui prend la tienne, des petits gestes comme ça, tout ça m’a terriblement plu. Pour moi qui ne suis pas au contact d’enfants, c’était finalement quelque part une découverte.

Sinon, il y a ce grand frère d’une participante qui, de ce que racontait sa sœur le soir, aurait vraiment aimé faire l’atelier. J’ai alors proposé qu’elle le lui fasse faire à la maison.

Le père de R, le personnage-lettre qui avait construit « R Lana » m’a dit qu’il lui avait fallu récupérer des cartons pour son fils qui chez lui avait fait une maison géante.

Ils avaient semble-t-il contacté le plaisir de créer ?

J’avais vraiment insisté sur le fait que ce n’était pas du travail mais du plaisir. Mais un artiste, quand il crée, dit qu’il travaille. Et à un moment donné, peut-être à cause de la pression due au temps, ma langue a fourché et j’ai utilisé le mot travail.

Immédiatement, une petite fille a dit : « mais je ne comprends pas, vous aviez dit qu’on travaillait pas, que c’était pas du travail mais du plaisir ». Je me suis excusée et lui ai immédiatement dit qu’elle avait raison.

J’en ai conclu qu’il fallait faire extrêmement attention à ce que je disais, car je risquais de n’être pas comprise. Entre adultes on se comprend, même si un mot peut être mis à la place d’un autre. Les enfants ont cette espèce de pureté même dans le langage : un mot ne peut pas être remplacé par un autre.

Avez-vous d’autres projets du même type ?

J’ai toujours des projets qui s’inscrivent dans mon cheminement artistique, mais rien à ce jour qui se fasse avec les enfants. J’ai réellement aimé cette expérience et j’aimerais, pourquoi pas, travailler en binôme dans un cadre d’art-thérapie.

Quelques remarques d’un art-thérapeute sur cette démarche :

Alexandra Loewe était dans une démarche d’artiste visant à faire partager sa pratique. Ainsi, elle a bâti son projet sur son propre travail. C’était bien la demande de La Source, qui ne revendique pas le fait d’être un lieu d’art-thérapie. De nombreux éléments peuvent cependant être relevés pour ce que, à l’insu même de l’artiste, ils peuvent avoir de potentiellement thérapeutique.

Tout d’abord, la trace de la main. Cette empreinte est facile à proposer aux enfants contrairement aux adultes qui pourraient y voir quelque chose de régressif. Elle permet aux enfants de déposer une marque éminemment personnelle, avec une réussite quasi garantie, elle est donc d’emblée valorisante. Les plus âgés, pour lesquels ce geste pourrait évoquer un retour dans la prime enfance, se sont visiblement laissé entraîner par le groupe.

Cette empreinte évoque les peintures pariétales. Si leur signification nous échappe, il semble cependant acquis qu’elles étaient le fruit d’artistes ayant une pensée élaborée. Il serait tentant d’évacuer dès lors l’idée que la trace de la main renverrait à de l’originaire. Cependant, cette idée est culturellement inscrite, et c’est peut-être, avec le choix de couleurs primaires, le message de l’artiste.

La première main en noir représente le moi social, ainsi que le questionnaire qui suit le confirme, et l’idée est bonne, pour s’en éloigner, de s’appuyer sur l’autre main, avec l’ouverture que représente le choix de la couleur. Le formatage social est d’emblée disqualifié, laissant place à une liberté créatrice. Et il faut maintenant trouver un nom et des qualités à ce nouveau personnage.

C’est là que se manifeste l’industrie culturelle pour certains, et qu’apparaissent des noms de stars ou de personnages de jeux vidéo. Alexandra décide de ne pas stigmatiser ces choix, faisant le pari qui se révélera juste par la suite qu’il n’y a pas là un obstacle à la création d’une maison.

Le changement de lieu qui accompagne le dessin des maisons est déjà proposition de mise à distance. Le conte me semble avoir également cette fonction, à laquelle s’ajoute la création d’un cadre sonore venant juste à point pour compenser la perte du cadre initial.

Le dessin de la maison est un grand classique des thérapies d’enfants, et notamment dans la pratique psychanalytique. Cependant, au-delà de la simple représentation du monde psychique préexistant, il est aussi l’occasion, au cours de son élaboration, d’une réorganisation, d’une création de soi.

Vient ensuite le passage en volume. Il y a là une démarche existentielle qui tient de l’élévation. Le matériau utilisé est basique : du carton de récupération. La pratique de la récupération contient toujours le message implicite que rien n’est jamais définitivement du rebut, ni les êtres ni les choses.

La maison construite devient un abri concret. Si le choix d’Alexandra d’entourer les maisons de ruban adhésif a pour but de donner une unité architecturale à l’ensemble, il a également pour effet de solidifier et protéger les édifices. Il accentue l’effet sécurisant des habitations et peut avoir un effet réparateur auprès des enfants qui en ont besoin. Ne serait-ce pas cet effet sécurisant qu’a recherché Christo que l’artiste cite en référence ?

Point n’est besoin de s’étendre sur la dernière étape de construction de la ville, qui est l’acmé de la démarche, et qu’Alexandra analyse fort bien elle –même.

Il est tout à fait judicieux ensuite de revenir à l’individu afin qu’il ne se dissolve pas dans l’œuvre collective, et c’est ce qu’elle leur propose à la fin en leur faisant enregistrer la vie de leur personnage imaginaire dans cette ville.

Alexandra a proposé aux enfants une série d’étapes visant à recontacter leur être créateur, en ne perdant pas de vue le but éducatif et socialisant. L’enthousiasme des enfants est à la mesure de sa proposition. Et comment s’étonner dès lors que pour profiter pleinement de cette liberté de création ils aient sacrifié sans état d’âme un moment dont ils ne ressentaient plus le besoin : la re-création.

Christophe RAMOND

Le travail d’Alexandra Loewe est accessible à l’adresse : www.alexandraloewe.com

Pour en savoir plus sur La Source : www.associationlasource.fr